Comprendre l’incendie qui ravage les Hautes Fagnes

Comprendre l’incendie qui ravage les Hautes Fagnes

Depuis le 14 août, un incendie d’une ampleur exceptionnelle a touché près de 3000 hectares dans les Hautes Fagnes. Si le feu est désormais encerclé, ses conséquences sur ces milieux naturels fragiles, et notamment sur les tourbières, se feront sentir bien au-delà de l’extinction des dernières braises. Que brûle-t-il réellement ? Pourquoi la tourbe peut-elle continuer à se consumer sous terre ? Quel impact sur la biodiversité et le climat ? Et comment aider la nature à se reconstruire ? Les CNB font le point, en questions et réponses par nos écopédagogues.

Mais qu’est-ce qui est en train de brûler exactement ? 

La zone des Hautes Fagnes qui brûle actuellement est une mosaïque de milieux forestiers (principalement des forêts de résineux) et de milieux ouverts, notamment des landes et des prairies sur sols tourbeux, et également des tourbières. Ces tourbières sont un milieu rare en Belgique. 

Les tourbières sont des milieux humides, souvent acides et relativement pauvres en nutriments, et dont le sol contient une grande quantité de matière organique peu décomposée de l’on appelle “la tourbe”. De plus, la végétation y est dominée par les sphaignes, qui sont des mousses qui  forment des tapis très étendus et contribuent à maintenir les conditions humides de cet écosystème. 

Ces contraintes sélectionnent une flore et une faune particulières, par exemple des plantes adaptées à des sols pauvres, comme les linaigrettes ou des plantes carnivores du genre drosera, qui sont adaptées à ce type de milieu car elles trouvent une source inédite d’azote: les insectes. 

La faune est elle aussi spécifique. Les tourbières peuvent accueillir une grande diversité d'invertébrés, notamment des insectes associés aux milieux humides, mais aussi des amphibiens, des reptiles et de nombreuses espèces d'oiseaux.

Les tourbières sont de plus en plus occupées par la molinie, une poacée qui forme de gros “bonnets” (des touradons) et qui a tendance à appauvrir le milieu. 

Qu’est-ce que la tourbe et comment est-elle formée ?

Les tourbières sont des milieux humides dans lesquels le sol est presque constamment gorgé d’eau, ce qui diminue drastiquement la présence d’oxygène dans le sol. C’est cette saturation en eau des sols qui ralentit fortement la décomposition de la matière organique, principalement constituée de végétaux morts, comme les sphaignes. En effet, dans ces conditions pauvres en oxygène, et acides, l’activité des microorganismes décomposeurs est fortement ralentie.

Cette matière organique partiellement dégradée va donc progressivement s’accumuler dans le sol et former ce que l’on appelle la tourbe. Ce processus est très lent, et se déroule sur de longues périodes de temps, souvent sur plusieurs milliers d’années.

La tourbe est donc un substrat constitué de matière organique partiellement dégradée et riche en carbone. De ce fait, elle constitue un bon combustible, qui est encore utilisé aujourd’hui dans certaines régions du monde, et participe à la séquestration/stockage d’une grande quantité de carbone dans le sol. 

Les tourbières sont des écosystèmes qui constituent donc d’immenses réservoirs de carbone. Cependant, leur capacité à séquestrer le carbone sous forme de tourbe dans le sol  dépend de leur état écologique, puisque dans des tourbières drainées ou fortement asséchées la dégradation de la matière organique sera favorisée. 

Les tourbières sont-elles particulièrement sèches pour le moment ? 

On l’a tous remarqué, l’été 2026 en Belgique a été exceptionnellement chaud, ensoleillé et sec, avec des vagues de chaleur successives et un déficit de précipitations. La région des Hautes Fagnes n’y a pas échappé et connaît actuellement un déficit en pluie important, ce qui crée des conditions plus sèches comparées à des années avec un été plus tempéré. On peut donc dire que nos tourbières subissent un stress hydrique important cette année. 

De plus, il est certain que les dérèglements climatiques actuels, d’origine anthropique, qui accentuent les déficits hydriques estivaux et contribuent à augmenter la vulnérabilité de nos milieux humides. 

De plus,, dans le cas des milieux humides comme les tourbières, il faut aussi tenir compte de l’impact historique des activités humaines sur ces écosystèmes. Une grande partie de leur superficie a déjà été asséchée totalement ou en partie, notamment à des fins agricoles ou d’urbanisation. Les sécheresses à venir vont donc agir sur des écosystèmes qui sont déjà dégradés ou fragmentés, et qui sont par conséquent particulièrement vulnérables. Cela risque de renforcer encore davantage leur dégradation écologique.

Comment est-ce que cela affecte le type d’incendie et sa progression ?

Puisque les couches supérieures de tourbe sont asséchées, cela les rend particulièrement inflammables. Cet incendie ne se propage donc pas uniquement en surface mais également sous le sol. 

Il faut en effet distinguer ce que l’on appelle les “feu courant en surface” et les “feux profonds”, ces derniers démarrent presque toujours suite à une longue période de climat sec et chaud. Dans ces conditions, le niveau hydrique descend davantage. Les couches supérieures de tourbe s’assèchent et deviennent un très bon combustible.

Dans un feu courant en surface, qui sont généralement des incendies de printemps et se déclenchant sur un sol principalement minéral, c’est la végétation au-dessus du sol, la litière et les horizons organiques superficiels qui brûlent. 

Dans une tourbière, lorsque les couches supérieures de tourbe s’assèchent suffisamment, c’est cette tourbe elle-même, riche en carbone, qui peut devenir le combustible et on parle alors d’un feu profond. Là où la tourbe a commencé à se consumer, une combustion lente, sans flamme, peut se poursuivre sous la surface après l’extinction du feu de surface.

Cela rend ces feux particulièrement difficiles à éteindre pour les pompiers. Le feu peut continuer à progresser sous la surface sans être directement visible, et l’eau utilisée pour l’éteindre n’atteint guère les zones qui continuent à se consumer en profondeur. 

Ces feux profonds sont donc malheureusement particulièrement persistants, ils sont susceptibles  de durer des mois voire des années. 

Est-ce que l’on peut considérer que ces incendies sont « naturels » ? 

On entend souvent le commentaire: « les feux c’est naturel, il y en a toujours eu ». Et le problème avec cette phrase, c’est qu’elle est à la fois parfaitement vraie… et complètement à côté de la plaque pour ce qui se passe actuellement. 

Oui, le feu est un processus naturel dans de nombreux écosystèmes. Certaines espèces et communautés végétales ont même évolué avec lui et dépendent du feu pour germer, ouvrir les fruits ou encore favoriser la floraison.  Mais en écologie, on ne s’intéresse pas seulement à la présence ou à l’absence du feu : on étudie le « régime de feu », c’est-à-dire sa fréquence, son intensité, son étendue et la saison à laquelle il survient. 

La question pertinente est donc: ce qui se produit aujourd’hui se situe-t-il encore dans le régime de feu auquel cet écosystème est adapté ? Pour un incendie incontrôlé de cette ampleur dans les Hautes Fagnes, la réponse est non, il ne s’agit plus d’un régime de feu naturel.

Pourquoi les régimes de feux sont-ils modifiés dans nos écosystèmes actuellement ?

Origine du feu :  Actuellement, l’élément déclencheur des incendies est, dans environ 90% des cas, d’origine anthropique, c’est à dire directement ou indirectement dû à l’homme. Dans des temps lointains, il n'y avait que la foudre qui déclenchait un incendie. Maintenant c'est principalement l’homme qui est à l'origine des départs de feu, par imprudence (par exemple avec un mégot ou un déchet en verre qui peut concentrer les rayons du soleil et produire un effet de loupe ) ou par acte criminel. Mais attention, ce n’est pas le type d’origine du feu, naturelle ou anthropique, qui déterminera son intensité…

La modification de nos écosystèmes, et/ou leur dégradation, ainsi que le dérèglement climatique participent, eux, à modifier la fréquence et l’intensité des feux. 

Modification de la composition et de la structure des écosystèmes : Les activités humaines ont profondément modifié certains écosystèmes, notamment en simplifiant leur composition. C’est le cas de forêts peu diversifiées, composées majoritairement d’une ou de quelques espèces de résineux. Cela modifier la quantité, la répartition et la continuité de la végétation disponible comme combustible. Un écosystème plus homogène et plus continu favorise la propagation du feu, contrairement à un écosystème plus diversifié, où la végétation et sa structure constituent davantage de ruptures dans la propagation du feu. 

Dérèglement climatique : Le dérèglement climatique vient encore renforcer cette vulnérabilité. Des périodes de sécheresse prolongée et des températures plus élevées assèchent la végétation et les sols, les rendant plus facilement inflammables, et le risque que le feu se propage rapidement augmente. 

Conclusion : on se retrouve avec des feux plus fréquents, mais surtout beaucoup plus intenses et plus difficiles à maîtriser que ce qui correspondrait au régime de feu naturel adapté à l’écosystème. 

Quels sont les conséquences de cet incendie ? 

Sociales: Premièrement, cet incendie à évidemment des conséquences très concrètes pour les populations qui vivent à proximité. Plusieurs personnes ont dû être évacuées et quitter leur habitation. Aux CNB, nous avons bien sûr une pensée particulière pour toutes les personnes touchées par cet incendie, et nous leur adressons tout notre soutien dans cette épreuve.

Perte directe de la biodiversité : Même si certains grands mammifères et les oiseaux adultes peuvent fuir un front de flammes, les jeunes, les petits mammifères, les amphibiens, les reptiles et les invertébrés dont la mobilité est limitée sont particulièrement vulnérables. 

Perte d’un habitat et des ressources alimentaires : Pour ceux qui survivent, le problème ne s’arrête pas quand  le feu est éteint : la disparition de la végétation réduit les ressources alimentaires, les abris, les sites de reproduction et elle augmente l'exposition aux prédateurs. Ces effets continuent de peser sur les populations bien après l’incendie. Perdre une tourbière, c’est aussi perdre l’habitat et les ressources alimentaires pour toutes ces espèces.  

Perte d’un immense stock de carbone : À l’échelle mondiale, les tourbières ne couvrent que 3 à 4 % des terres émergées mais concentrent environ un tiers du carbone stocké dans les sols. Elles constituent donc ce que l’on appelle un « puits » de carbone. C’est-à-dire que celui-ci reste stocké dans le sol sous forme de tourbe et ne se trouve pas dans l’atmosphère sous forme de CO2. 

Et comme nous l’avons expliqué plus tôt, lorsqu’elle s’assèche, c’est la tourbe elle-même qui peut brûler. Dans ce cas, le feu atteint un stock de carbone accumulé pendant des milliers d’années. Brûler la tourbe, c’est donc libérer en très peu de temps du carbone qui avait mis un temps immense à s’accumuler sous forme de tourbe. Via les satellites d’observation Copernicus, les émissions de CO2 de l’incendie dans les Hautes-Fagnes sont estimées à plus de 100.000 tonnes en 5 jours !

Nous pouvons donc déplorer la perte d’un milieu rare en Belgique, avec tous les organismes qui lui sont associés mais également d’un important stock de carbone. 

Et maintenant, que faire face à cela ? 

En ce qui concerne la faune sauvage : La première chose à faire, si vous trouvez un animal sauvage blessé ou affaibli à la suite de l’incendie, c’est de contacter rapidement un centre de revalidation de la faune sauvage, plutôt que d’essayer de le soigner soi-même. En Wallonie, ce sont les CREAVES, les Centres de Revalidation des Espèces Vivant à l’État Sauvage, qui prennent en charge ces animaux afin de les soigner et, lorsque c’est possible, de les réintroduire ensuite dans leur milieu naturel.

Laisser l’écosystème tranquille : Ensuite, il faut accepter de laisser l’écosystème se reconstruire. L’homme a parfois tendance à vouloir intervenir immédiatement après une catastrophe, en retirant le bois mort au sol, mais ces interventions peuvent parfois faire plus de mal que de bien.

L’inaction après un incendie peut sembler paradoxale, et c’est probablement le mode de gestion le plus difficile pour l’être humain, mais cela permettra à la régénération naturelle de se mettre en place.  De plus, nous pourrions plutôt agir en instaurant un suivi scientifique du site pour que cette catastrophe contribue à l’augmentation de nos connaissances sur la régénération post-incendie des tourbières.

Dans l’optique de ne pas perturber davantage l’écosystème, nous déconseillons également d’organiser des promenades ou des activités dans les zones touchées. Il faut laisser le temps au milieu de se régénérer, mais aussi éviter de perturber les animaux qui ont survécu.

Mesures de conservation de l’environnement : À plus long terme, des mesures de gestion et de restauration sont évidemment nécessaires pour rendre ces écosystèmes moins vulnérables à ce type de catastrophe.

Par exemple, entre 2007 et 2012, le projet européen LIFE Hautes Fagnes avait permis de remettre en eau de larges surfaces de sols tourbeux via le bouchage d’anciens drains. Cela permet de conserver plus d’eau et plus longtemps dans les sols. On ne peut qu’espérer que cela limitera la quantité de tourbe sèche susceptible de devenir combustible et, potentiellement, de limiter la profondeur à laquelle un feu se développe.

De plus, ce projet de restauration a également permis de supprimer certaines plantations d’épicéas installées sur des sols tourbeux ou humides. En retirant ces plantations, l’objectif est de restaurer des habitats ouverts et humides, naturels en Hautes-Fagnes, plutôt que de maintenir une forêt sur un sol qui n’est pas adapté à celle-ci (car trop humide). En plus de favoriser le retour d’espèces caractéristiques des landes et des tourbières, cela permet également de restaurer la capacité de rétention d’eau de ces milieux humides, puisque les plantations d’épicéas sont généralement associées à des travaux de drainage. Et plus une tourbière retrouve un fonctionnement hydrologique naturel, fonctionnel, plus elle est susceptible de mieux résister aux périodes de sécheresse et donc de limiter sa vulnérabilité face aux incendies.

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