Pourquoi les plantes changent-elles de nom ?

Pourquoi les plantes changent-elles de nom ?

C’est une expérience que tout botaniste a vécu au moins une fois : vous avez appris patiemment le nom latin d’une plante et, soudain, au détour d’une nouvelle flore ou d’une discussion, on vous annonce que ce nom n’est plus valide. Est-ce un complot botanique pour compliquer la vie des amateurs ? Francis Mauhin, Guide Nature et animateur de CNB Attire d’Ailes, fait le point sur cette grande question naturaliste.

Pour bien saisir ce qui suit, il faut d'abord savoir que tous ces changements sont le symptôme d’une science en pleine santé, qui vit depuis trente ans une révolution silencieuse et pourtant fondamentale. Et pour comprendre ce bouleversement, il faut d’abord distinguer deux notions souvent confondues :

  1. La taxonomie (la science du classement) : c’est l’architecture du vivant. Le taxonomiste étudie les organismes pour définir leurs liens de parenté. C’est elle qui décide de l’organisation de la « bibliothèque » du vivant : quels livres (espèces) vont sur quelle étagère (genre) et dans quelle section (famille) !
  2. La nomenclature (l’art de nommer) : c’est l’outil technique. Une fois que la taxonomie a déterminé la place d’une plante, la nomenclature applique des règles strictes (le Code International de Nomenclature) pour lui donner le bon nom.

Si une plante change de nom (nomenclature), c’est presque toujours parce que notre compréhension de sa place dans l’évolution (taxonomie) a changé. On ne change pas l’étiquette par caprice, mais parce qu’on a déplacé le livre sur une autre étagère.

L’ADN, la révolution moléculaire

Pendant des siècles, la classification était morphologique. On classait les plantes selon ce que l’on voyait : la forme de la fleur, le nombre d’étamines et la disposition des feuilles. Le système de Cronquist (1981) en fut l’apogée. La logique était simple : « Si cela ressemble à un canard, c’est un canard ». Mais à la fin des années 90, la science a basculé vers la phylogénie moléculaire. Au lieu de regarder la plante, nous avons commencé à séquencer son ADN. Et les résultats ont été bouleversants.
L’ADN a révélé que des plantes morphologiquement très proches pouvaient en réalité être génétiquement très éloignées. C’est le phénomène de convergence évolutive : deux plantes peuvent développer les mêmes caractéristiques pour répondre aux mêmes contraintes environnementales, mais sans être cousines.

L’ère de l’APG

Face à ces découvertes, l’ancienne classification a volé en éclats. Pour remettre de l’ordre, un consortium international de botanistes s’est formé : l’APG (pour Angiosperm Phylogeny Group).
Loin du travail isolé d’un seul savant, l’APG publie des classifications consensuelles basées sur les dernières études génétiques. Depuis l’APG I (1998) jusqu’à l’actuel APG IV (2016), ce groupe redessine l’arbre généalogique des plantes à fleurs pour qu’il reflète la véritable histoire évolutive, et non plus de simples ressemblances visuelles.

Pourquoi changer les noms des familles et des genres ?

Le principe directeur de la taxonomie moderne est la monophylie. Un groupe valide (que ce soit une famille ou un genre) doit comprendre un ancêtre commun et la totalité de ses descendants.

Pour mieux comprendre, prenons l’exemple célèbre de l’ancienne famille des Scrophulariaceae. C’était un « fourre-tout » morphologique. Les études moléculaires ont montré que ce groupe était artificiel. Pour respecter la règle de la filiation génétique, il a fallu le démanteler. Résultat : les véroniques et les digitales ont déménagé chez les Plantaginaceae, tandis que les orobanches (Orobanchaceae) ont gagné leur indépendance.

Si le nom change, c’est donc par souci de vérité scientifique. Dire Salvia rosmarinus au lieu de Rosmarinus officinalis, c’est reconnaître que, génétiquement, le romarin est une sauge qui s’est adaptée à la sécheresse en modifiant ses fleurs, et non un genre à part.

L’importance capitale des noms scientifiques

Dans ce contexte mouvant, la rigueur est plus nécessaire que jamais. Les noms vernaculaires sont poétiques, mais piégeux. Le terme « laurier » désigne aussi bien une plante condimentaire (Laurus), une plante toxique de haie (Prunus) qu’une fleur d’ornement (Nerium)

Le nom scientifique (latin) est le seul garant de l’identité précise de la plante. Il est universel. Qu’on soit chercheur au Japon ou pépiniériste au Chili, Solanum lycopersicum désigne indiscutablement la tomate commune. Utiliser le nom scientifique valide, c’est s’assurer que l’on parle exactement de la même chose.

Cela va-t-il s’arrêter un jour ?


C’est la question que tous les botanistes se posent. La réponse est nuancée. Les grands groupes (ordres et familles) sont aujourd’hui relativement stabilisés grâce à l’APG IV. Cependant, au niveau des genres et des espèces, des changements continueront.  À mesure que les techniques de séquençage s’affinent et deviennent moins chères, nous découvrirons ainsi de nouvelles subtilités dans les liens de parenté.

Il faut donc accepter que la taxonomie ne soit pas une collection de timbres figée dans la poussière, mais une science vivante, car chaque changement de nom est une petite victoire de la connaissance sur l’ignorance. Être rigoureux dans l’utilisation de ces nouveaux noms, c’est rendre hommage à l’incroyable complexité de l’évolution végétale. Alors, la prochaine fois que vous devrez corriger un nom dans votre ancienne flore, ne pestez pas. Dites-vous simplement que vous venez de mettre à jour votre compréhension du monde !

Texte : Francis Mauhin, Guide Nature, fondateur et animateur de CNB Attire d'Ailes.

Article extrait du nouveau numéro de notre revue L'Erable, mars 2026, consacré aux soins parentaux. Pour devenir membre des CNB, c'est par là.

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